interview sur Tribune plus Tunisie

15 novembre 2015 publications  0

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Sarah Ezzina alias Sarroura Libre :
Sarroura, libre de son vrai nom Sarah Ezzina, s’affirme comme une comédienne, originale et talentueuse. Son vrai métier : décoratrice d’intérieur. Méconnue en Tunisie, elle fait un tabac sur les réseaux sociaux. La pratique d’écriture qui correspond à ses visées ne laisse pas d’être singulière.
Dotée d’une parole lumineuse et prospective, elle se révèle, à chaque spectacle, percutante, pertinente et probante. Pendant les évènements du 14 janvier 2011, la comédienne opte pour le surnom de Sarroura qui, depuis, ne la quitte plus.

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D’un humour décapant, elle n’épargne personne. Première humoriste arabe, elle a été, à cause de ses traits acérés, objet de menaces et autres attaques qui fusaient de partout.
Le web est sa scène, ses séquences sont suivies, admirées par des centaines de milliers d’internautes. Son séjour pendant 5 années dans les pays du Golfe lui a conféré une richesse de langage qui se mélange au dialecte tunisien et au français.
Subtilement, Sarroura en fait un bon usage dans ses sketches, d’où l’affluence d’un large public de plus en plus subjugué par le talent épigrammatique de la comédienne. Imitatrice,
l’artiste se met aisément dans la peau de ses «victimes», tournant tout en dérision. Sa chaîne «youtube» est un vrai régal, dont raffole un public de plus en plus passionné par la
montée de l’artiste tunisienne.
Raillerie sérieuse, ironie profonde, autant de formules paradoxales qui disent la volonté de notre artiste à déstabiliser la doxa, les fers des préjugés, et d’éveiller la conscience
citoyenne.
En somme, une valeur sûre digne de considération qui mérité un soutien des plus indéfectibles. Pour une Tunisienne qui s’affirme sur la scène parisienne, elle est sans doute la parfaite illustration de l’oiseau rare.
C’est dans la ville de Flaubert, que nous avons eu le plaisir de rencontrer notre comédienne, avec son petit Adam âgé de 4 ans.
TribunePlus : Quels sont vos projets futurs : sortie sur scène, films, théâtre…?
Sarroura. Libre : Inchallah je continue à honorer mes engagements envers mes clients
dans le domaine de la décoration, entre tableaux et design et quelques
logos d’enseigne qui est mon activité principale depuis des années. Dans le
domaine cinématographique, je suis entrain d’écrire mon prochain court
métrage. J’envisage un long métrage qui requiert bien évidemment un
financement. Je finalise un projet cher à mon coeur : un livre pour enfants
illustré avec un ami peintre brésilien qui sortira bientôt et qui s’intitulera
«au royaume des Boto» (les dauphins roses d’Amazonie).
TribunePlus : Avez-vous des projets avec des artistes et des
producteurs tunisiens ?
Sarroura. Libre : Je suis en négociation avec un producteur franco-tunisien qui apprécie mon écriture et désire qu’on travaille ensemble, ce que je souhaite également car nous
avons les mêmes affinités artistiques.
TribunePlus : Nourrissez-vous le projet de vous produire
sur scène en Tunisie ?
Sarroura. Libre : J’aurais aimé le faire pendant les années précédentes, mais seulement si je trouve un encadrement d’une équipe professionnelle et un producteur. Je n’aime
pas en fait me jeter dans le vide et l’inconnu surtout que je manque d’expérience sur scène. On ne s’improvise pas show women seulement parce qu’on écrit des sketches.
TribunePlus : Avez-vous l’intention de jouer d’autres rôles qui n’ont pas le caractère humoristique ?
Sarroura. Libre : Oui j’aime bien. D’ailleurs mon prochain court est un drame. Si on est bon comédien on doit être capable de faire tous les rôles. On verra si le public va aimer
mon jeu dans des situations autres que l’humour.

TribunePlus : Comment appréciez-vous l’engagement du ministère tunisien de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine dans l’encouragement des nouveaux talents ?
Sarroura. Libre : Des nouveaux talents ! Je n’en ai vu que des anciens talents, les mêmes têtes, les mêmes artistes à la télé, au cinéma et au théâtre. Bien sûr c’est bien qu’il y ait
les anciens avec leur expérience mais il faut une transmission, le domaine culturel en Tunisie a besoin d’un nouveau souffle et une nouvelle écriture, et c’est au ministère d’encourager les jeunes talents en commençant par le financement des projets
innovateurs.
TribunePlus : Le ministère en question organise des ateliers de réflexion dont l’objectif est de permettre aux créateurs, cinéastes, musiciens, poètes et autres pontes du
secteur, de soumettre des propositions quant à la mise en oeuvre de la nouvelle politique culturelle du pays. Des contacts ont-ils été établis avec vous ?
Sarroura. Libre : Je n’ai pas encore eu ce privilège.
TribunePlus : Avez-vous participé aux festivals organisés dans les villes tunisiennes ?
Sarroura. Libre : Malheureusement je n’ai pas pu assister aux JTC 2015 car j’étais à l’étranger malgré la charmante invitation de la salle de cinéma «Le Mondial». Sinon, j’ai
assisté l’année dernière aux JCC en tant qu’invitée, j’aurais aimé assister cette année en tant que cinéaste avec mon court métrage. J’ai également envoyé à d’autres festivals en
Tunisie mais pas de réponse ni retour positif ou négatif ! A croire qu’on envoie des dossiers à des boites noires. Il est tout de même triste que mon film se retrouve sur plusieurs festivals internationaux et en sélection officielle de
quelques uns et pas dans mon pays. On a encore du chemin à faire pour
encourager nos jeunes cinéastes.
Il importe de suivre l’exemple des festivals au Maroc, soucieux avant tout de mettre en relief les jeunes créateurs, les talents qui émergent…
TribunePlus : Dans ces conditions, la politique culturelle en Tunisie serait
en berne. Comment expliquer dès lors cette «légèreté» politique et stratégique ?
Sarroura. Libre : Malheureusement dans l’explosion des événements politiques, notamment ce qui s’est passé depuis les événements du 14 janvier, la culture a été dramatiquement laissée de côté. Rappelons-nous, le budget du ministère de
la Culture a baissé et bien des festivals n’ont pas vu le jour depuis 2011 comme le festival d’humour de la Marsa.
TribunePlus : Une femme arabe humoriste, a-t-elle un avenir dans nos pays ? Pourrait-elle ironiser, railler sérieusement sans qu’elle ne soit exposée à des menaces,
comme c’est bien votre cas ?
Sarroura. Libre : Oui, la preuve je suis là, grâce à mon humour noir et sarcastique notamment à propos des politiques. Je ne m’interdis aucun sujet,
hormis le respect invétéré d’Allah, du Prophète et de mes parents : le reste peut
être librement soumis aux railleries les plus amères. Tout est caricatural. Le
public est constamment avide, en attente de plus de sketches principalement sur les hommes politiques, magistralement tournés en «tartours», bref sur tout ce qui touche de près ou de loin son quotidien.
TribunePlus : Quel regard portez-vous sur le climat politique, social et culturel en Tunisie, 5 ans après la révolution ?
Sarroura. Libre : Avec le nouveau gouvernement, on ressent quand même une certaine stabilité politique et culturelle, mais on ressent aussi que les changements ne sont pas pour bientôt, c’est encore l’anarchie dans plusieurs secteurs. Les Tunisiens ont encore du pain sur la planche pour sortir de la cruelle impasse où ils se trouvent.

Le temps que la situation économique et sécuritaire s’améliore le peuple a besoin de se divertir et de retrouver le chemin des salles de cinéma et des théâtres, d’où le rôle éminent de la Culture. C’est pourquoi il est plus urgent d’engager de nouvelles réformes sur le système
de financement culturel pour aider à la création télévisuelle, cinématographique et autres. Quelques privilégiés, comme toujours d’ailleurs, continuent à bénéficier du système en
place. D’où un hiatus de plus en plus grandissant entre l’oligarchie et les autres, notamment les plus démunis.
D’où aussi un appauvrissement progressif des artistes, pourtant créateur de projets. Une révolution culturelle s’impose ! Les Tunisiens, peuple cultivé et artiste à ses heures,
méritent une activité culturelle plus riche et plus diverse■
Propos recueillis par notre correspondant à Paris
Noureddine CHAFAI.

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